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La pluie bat fort les pavés de la place Saint-Epvre ce soir-là.

 

Je suis trempée jusqu'aux os, mon parapluie dégoulinant dans une main, mon téléphone embué dans l'autre. Elle est en retard. Hors de question pourtant de m'impatienter : ce rendez-vous n'a été planifié que quelques heures avant, alors que je décidais à la dernière minute d'accompagner un ami sur son lieu de tournage, à Nancy. Une bagarre de chiens éclate, leurs propriétaires en viennent aux mains, les passants assistent au spectacle. Pas facile d'intervenir pour séparer les molosses ou leurs maîtres. Je regarde la scène de loin, sous les arcades qui m'abritent de l'orage.

 

Une apparition interrompt mon attention, vite suivie d'une montée d'adrénaline. Je ne sais à quoi je m'attendais, ni trop comment je l'avais imaginée avant cette première rencontre. Silhouette menue, elle s'avance d'un pas léger mais rapide en ma direction. Grand sourire dénotant un enthousiasme certain et un soupçon d'appréhension.

 

"Salut ! Mylène."

"Diane, enchantée."

 

Je l'avais contactée près d'un mois plus tôt, après m'être rappelée son histoire dont j'avais brièvement entendu parler quelques années auparavant. Elle s'était prostituée lorsqu'elle était étudiante, et semblait emballée à l'idée de témoigner pour mon projet d'alors : un webdocumentaire sur la prostitution estudiantine. 

 

"On se met où ?"

"Je sais pas, il n'y a pas l'air d'avoir de place ici."

 

Quelques pas sur la gauche et nous optons pour la terrasse d'un bar voisin, commandons chacune un verre de blanc, trinquons comme des amies de longue date. Elle me raconte sa journée, je l'écoute, l'interroge, en oublie presque la raison pour laquelle je suis ici. 

 

On en vient au sujet principal. Je lui explique dans les grandes lignes ce qu'est un webdocumentaire, que c'est le gros projet de fin d'année de ma formation, qu'il commence très mal dans mon cas. Ma recherche d'étudiant-es prostitué-es est loin d'avoir été fructueuse. Forums, sites d'escorts, réseaux sociaux, associations locales, amis d'amis d'amis... J'ai épuisé tous mes recours, sans succès.

 

"Tu connaîtrais d'autres personnes qui ont été
dans la même situation que toi ?"

"Je ne crois pas, non."

 

Tant pis. Je panique intérieurement et me demande si je vais garder ce thème quasi impossible à traiter. Elle me tire de mes pensées et commence à parler. Dix minutes auront suffi pour que je décide sans hésitation de changer de sujet de webdoc, et de ne me consacrer qu'à sa vie.

 

Sans gêne aucune, elle me raconte ce qu'elle a vécu, analyse son expérience d'un oeil presque scientifique, digresse et passe d'une idée à l'autre comme du rire aux larmes. Son regard tantôt malicieux, tantôt grave, parfois caché par une mèche rebelle qu'elle écarte délicatement de son visage, illustre ses propos.

 

Son verre de vin est à peine entamé, elle le porte à ses lèvres entre deux longs monologues, comme pour reprendre son souffle, marquer une pause, me laisser l'occasion de rebondir sur ses propos. Le mien n'est pas beaucoup plus vidé. Je l'oublie presque, bercée par le flot de paroles ininterrompu de mon interlocutrice.

 

J'avais lu son histoire dans les journaux. Elle m'avait déjà laissée pantoise. L'entendre racontée par la protagoniste est une expérience incomparable. Celle-ci n'a qu'un an de plus que moi. Nous avons fait les mêmes activités lorsque nous étions enfants, sommes allées dans le même genre de lycée, avons suivi les mêmes études. Sa route droite et lisse était tracée d'avance. Elle a emprunté un autre chemin, plus sinueux.

 

 

 

 

 

 

 

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